Charleville-Mézières, pour les marionnettistes, c'est la Mecque, la Terre Sainte. Ou plus exactement et beaucoup plus laïquement, le lieu de convergence de tous les doux-dingues qui aiment donner corps et parole à des créatures auxquelles Dieu n'avait pas pensé. Bref, un lieu incontournable, où nous nous rendîmes donc tout droit le 20 septembre dernier pour huit jours de festival. Petit carnet de voyage.
Dès le train, nous rencontrons Efrat. Cela fait plus de deux mois que cette jeune femme tout feu tout flamme a réservé son forfait spectacle, son emplacement au camping et ses billets d'avion. Car Efrat est israëlienne, marionnettiste à la télévision pour la version locale de la célèbre émission "Rue Sésame". " Pour mes collègues et moi, c'est le rêve : Charleville-Mézières!", s'exclame-t-elle en anglais, en prononçant le nom de la ville avec une ferveur qui ferait passer Venise ou Honolulu pour des destinations très surfaites. Nous la recroiserons de nombreuses fois lors de notre séjour là-bas, toujours aussi joyeuse. Shalom, Efrat!
Nos pieds à peine posés sur le quai de la gare, nous nous livrons avec notre imposant chargement à un numéro qui tient de la contorsion, de l'haltérophilie et du duo burlesque. Mais ça y est, nous y sommes! La preuve : nous avons déjà le trac!
Une installation *, un taxi et quelques heures plus tard, nous voici de nuit dans les rues de la ville nous dirigeant vers la scène du "Clou" (voir plus loin) où nous allons jouer "Eggs, Wall Street Puppets." Notre trac ne s'est guère calmé, au contraire, mais nous rencontrons le débonnaire Laurent, qui a garé sa "Roulotte Enchantée" près du camping : "Ici, le public est super! Rassurez-vous!"
Bonnes nouvelles
Et c'est vrai que Charleville est un endroit rassurant. Parce qu'on y rencontre des artistes travaillant d'arrache-pied (aïe!) pour conter les aventures les plus cocasses, telles celles de ce loup déguisé en agneau chassant les papillons à la hache ("Il est une fois", par la compagnie La Malette) ; des artistes capables d'animer avec grâce les assemblages les plus improbables, par exemple un chien tout entier composé de cafetières (Laurent dans sa roulotte,
La Compagnie du Rêve.) Sans parler de deux joyeux gugusses, "
Les Zik-Boulons", qui à travers les aventures tendres, sensibles et complètement loufoques de leurs marionnettes Pédalo et Moulino nous laissent entrevoir ce qui pourrait avoir été leur propre histoire, entre parents, manifs et rock contestataire.
Le moment de grâce absolue nous a été offert par Francesca Sorgatto ("Plein de (petits) rien",
Compagnie Lili Desastres), programmée dans le In, qui nous a propulsés dans le cosmos pour un retour sur terre le coeur tout gonflé de joie et de sérénité.
Enfin, à l’Annexe, nous avons rendu visite à nos compères du
Bruit du Frigo (bises à Dinaïg, Régis et Cédric!), compagnie avec laquelle nous allions partager l’affiche au Local à Paris dans le cadre du festival TAM-TAM. Le « Cadeau », ou comment votre inconscient peut venir massacrer au hachoir votre gâteau d'anniversaire...
Superbe initiative d’ailleurs que cette Annexe : avec ses multiples spectacles et son cadre convivial, elle a fait quasiment office de festival dans le festival!
Notre principale chance a été de rencontrer la joyeuse équipe du « Clou », organisatrice en été du festival « Marionnettes en Jardin », également à Charleville-Mézières. Pour l'occasion, cette association de passionné(e)s avait loué une boutique de photo pour la transformer en lieu de spectacle et proposer une scène ouverte. L’estrade dressée dans un angle de la place ducale est donc devenue notre résidence artistique.
Et un lieu de défi! Car notre spectacle, prévu pour être joué en salle, a du subir quelques transformations afin de s'adapter aux exigences de la rue. Comment recréer l'intimité de "Eggs"? Comment restituer en plein air l'univers d'affaires de nos deux traders? Voilà le genre de réflexions qui nous a conduit à présenter le spectacle à partir de 22 heures, et à finalement nous transformer nous-mêmes en traders, pour une courte scène introductive, l'oreille vissée à nos téléphones et donnant des ordres d'achat, avant de passer le relais à nos marionnettes. Bref, des conditions de jeu différentes de celles auxquelles nous sommes habitués. Mais heureusement; nous avons pu constater avec bonheur que le public a largement adhéré!
Les collègues de la rue
Enfin, « Le Clou » s'est avéré un lieu de rencontres. Nous y avons fait connaissance d'artistes du monde entier, habitués à jouer leur spectacle en rue aussi bien qu'en salle. Parmi eux, Sergio (compagnie Apokellen), chilien exilé en Italie, qui donne vie à ses marionnettes à fil (ses doubles?) devant un public captivé, le tout dans un univers d'une grande délicatesse. Parmi eux aussi, les membres du Piccolo Teatro Itinerante, originaires du sud de l'Italie (décidément!), qui présentent, entre autres, les aventures d'un vermiceau à moustaches et de sa petite famille.
Tout cela sous le regard de
Monsieur Lino, notre ami clown, qui, plutôt que de lutter contre l'omniprésence des marionnettistes dans les rues de la ville, avait pris le parti de faire disparaître certains membres de son public derrière un grand drap noir...
* un GRAND MERCI à Jorg Hartwig, de l'Office de tourisme, pour nous avoir hébergé chez lui. Merci Jorg et Bérénice!